210918 - LIT LML - 2021-09 - LE PORTRAIT -- DAVID DIOP - UN PONT ENTRE DEUX RIVES

 





210918 - LIT LML - 2021-09 - LE PORTRAIT -- DAVID DIOP - UN PONT ENTRE DEUX RIVES





David Diop à Paris,

en juillet 2021





Le portrait


DAVID DIOP


UN PONT ENTRE DUEX RIVES


Récent lauréat de l'International Booker Prize pour Frères d'âme (déjà salué par le Goncourt des lycéens 2018), le romancier et universitaire de 55 ans a vécu entre la France et l'Afrique. Son œuvre s'intéresse aux liens entre ces deux espaces. Comme le prouve son remarquable troisième roman, La Porte du voyage sans retour.






David Diop est pudique. Vêtu d'un costume sobre et élégant, l'écrivain le dit d'entrée de jeu, tandis que nous le retrouvons début juillet dans le salon d'un hôtel parisien en face des jardins du Luxembourg. Que son deuxième roman, Frères d'âme, déjà couronné par le Goncourt des lycéens et traduit dans vingt pays, ait remporté en juin dernier l'International Booker Prize n'y change rien. Premier auteur français distingué par le prestigieux prix littéraire britannique, le maître de conférence à l'université de Pau avoue même qu'il n'en connaissait pas l'importance. Sa joie est plutôt de partager cette distinction avec sa traductrice, Anna Moschovakis.

Il se souvient d'une lecture d' At Night All Blood Is Black – le titre en anglais de ce roman qui imagine le destin d'Alfa Ndiaye, travailleur sénégalais qui fait le deuil de son ami d'enfance alors qu'il est plongé dans l'enfer des tranchées. « C'était exactement le rythme que je souhaitais imprégner au français. J'avais voulu suggérer aux lecteurs qu'il y avait une autre langue derrière, le wolof. Anna Moschovakis a réussi à conserver cela. » La traduction passionne celui dont la langue maternelle est le français mais qui a grandi au Sénégal, parlant le wolof avec sa famille et dans la rue. Son style saisit les deux langues, dans les mots et dans le phrasé.









DES NUITS À REGARDER LE CIEL

Sérieux, avenant, le ton docte. Tel est David Diop. Tout entier occupé à son domaine de recherche, qui est devenu son domaine de fiction : les représentations européennes de l'Afrique et de l' Africain. À l'université de Pau, il est spécialiste du XVIII° siècle, et s'intéresse au siècle des Lumières. Ses romans l'amènent à sonder la question du regard posé sur l'Autre jusqu'au XX° siècle. Mais rien de cela n'était prémédité. « Ma famille est très importante pour moi », commence-t-il. Ses yeux s'illuminent. Son père sénégalais et sa mère française se sont rencontrés dans les années 1860 à Paris, où son père est venu faire une thèse sur les syndicats. Sa mère étudie la philosophie, puis l'anthropologie. David naît en 1966. De retour au Sénégal, le père travaille comme directeur du personnel dans l'arachide, puis dans l'import-export, tandis que sa mère s'occupe des trois enfants.

David Diop se souvient que, l'été, il jouait toute la journée au football dans la rue. Avec ses cousins, il allait chez sa grand-mère paternelle à Dakar. Celle-ci avait un restaurant, rue Vincent Angle Sandiniery. « Pour moi, c'était la joie, la liberté. » Tous ensemble, ils prenaient le bateau pour aller à Ngor, une île à distance de pirogue de la capitale sénégalaise. « On faisait ce qu'on appelait "les nuits blanches" : on préparait du thé et on passait la nuit sur les toits à regarder le ciel. »

À Dakar, le petit David écoute le mbalax, musique traditionnelle jouée avec des percussions, et l'opéra, que la mère adore, notamment Orphée et Eurydice.



« MON ENFANCE EST

UN MIX : DE SONORITÉS,

D'ÉCLATS DE VOIX,

DE FÊTES, DE LECTURES.


Des choses qui appartiennent à mes deux cultures, et qui sont conciliées en moi. Chacun a son histoire, mais moi, j'ai eu la chance de recevoir beaucoup d'affection des deux côtés de ma famille. » Le côté français, ce sont les Landes, où se trouve la grande maison des parents paternels. Là-bas, c'est aussi une ambiance de fête permanente. Devenir écrivain, il n'y pense pas tout de suite – même si sa mère y croit pour lui, recueillant les poèmes qu'il invente dès l'âge de 4 ans.










LA RENCONTRE AVEC

SON PERSONNAGE

Lui se voit plutôt devenir universitaire. Au début des années 1980, il part pour la France, direction l'université de Toulouse. Au départ, David Diop travaille sur la philosophie politique dans L'Encyclopédie de Diderot, ainsi que sur Montesquieu et les textes politiques du XVIII° siècle. Un jour, en 2006, il tombe sur le naturaliste français Michel Adanson (1727-1806). Il lit son récit de voyage au Sénégal, et reçoit un choc. « Il est l'un des premiers qui semble avoir eu un contact assez poussé avec des populations chez lesquelles il a recherché un savoir local, notamment sur les plantes médicinales. Je me suis dit qu'



IL Y AVAIT PEUT-ÊTRE

UN TRAVAIL À FAIRE SUR

LES REPRÉSENTATIONS

QU'AVAIT L'EUROPE

DE L'AFRIQUE,

INDÉPENDAMMENT DE LA

QUESTION DE L'ESCLAVAGE »



Dans ses Mémoires, Adanson raconte comment il fait « l'épreuve du continent avec son corps ». Les plats qu'il découvre, le nom de condiments, le tout en wolof, que le botaniste apprend sur le tas. « Il goûte un couscous de requin, et il me dit qu'il n'a pas du tout aimé », poursuit David Diop avant de marquer une pause devant ce lapsus : « Il me dit » ? Oui, Adanson renvoie tant l'écrivain à des réalités qu'il connaît, qu'il a l'impression que le savant lui parle. « Ce personnage m'a permis d'entrer dans des nuances. Au travers des mémoires de son voyage au Sénégal et sur l'île de Gorée, je comprends que les rapports, ou en tout cas le regard, étaient moins simpliste qu'on ne le croit. » Car Michel Adanson est un personnage ambigu. D'un côté, il constate que les Sénégalais avec lesquels il regarde le ciel en connaissent la carte, et écrit qu' « avec un peu d'études, les Nègres feraient d'excellents astronomes », à la grande joie des abolitionnistes de la Société des amis des Noirs. De l'autre, ce jeune homme de 23 ans continue de défendre l'esclavage.










HEUREUX QUI COMME ADANSON ...



Mêlant la fiction aux blessures de l'Histoire, David Diop imagine l'épopée d'un amour hors du commun sur fond de colonisation et de traite d'êtres humains.


Sur son lit de mort, un homme répète inlassablement le nom d'une femme : Maram. Cinquante ans plus tôt, il avait quitté Paris pour les rives du fleuve Sénégal, afin de se « faire un nom dans la science botanique » et parmi les Lumières de son siècle. « J'ai fait ce voyage au Sénégal pour découvrir des plantes et j'y ai rencontré des hommes », confie-t-il dans ses carnets, retrouvés par sa fille dans le tiroir à double fond d'un secrétaire. Des hommes et une femmes vêtue d'une peau de serpent noire comme l'ébène : Maram, dite « la revenante », pour être « revenue vivante d'au-delà des mers, de ce pays dont pourtant les esclaves ne reviennent jamais ». Le Sénégal est alors une concession française où s'organise la traite des Noirs. Enlevés à leur famille, à leur village, les captifs sont déportés vers « la porte du voyage sans retour », triste surnom de l'île de Gorée par laquelle des millions d'Africains sont passés avant d'embarquer pour les Amériques.

S'inspirant de la trajectoire du naturaliste Michel Adanson, David Diop entraîne son lecteur dans une odyssée aux confins des terres explorées, à la rencontre de ceux qui en font la richesse ou le malheur à l'image de Ndiak, « le plus fidèle ami » aux manières de prince, d'Estoupan de la Brüe, le directeur de la concession du Sénégal, de Senghame Faye, le messager de Maram, et de Makhou, le « petit brave », dont le village est décimé après le passage du « toubab » Adanson, qui s'interroge dans ses carnets : Makhou « a=t-il des petits enfants auxquels il se plaît à raconter, sourire aux lèvres, l'histoire de notre rencontre ou se dit-il, attaché à une chaîne et maudissant ma race, que je préfigurais la ruine de sa vie ? »

Dans le village de la mystérieuse Maram, la quête de gloire du naturaliste se transforme en une épopée humaine et spirituelle au fil de laquelle les préjugés s'effacent au profit d'une histoire d'amour dont la légende se confond avec la ligne de l'horizon. Hanté d'inoubliables figures, La Porte du voyage sans retour conjugue l'ardeur du romanesque aux blessures de l'Histoire, et nous transporte à la lisière de la raison humaine.

Laétitia Favre









LA PORTE DU VOYAGE SANS RETOUR


David DIOP


256 p.


SEUIL





PARTIR DE LA MATIÈRE

David Diop constitue un groupe de recherche sur l'œuvre d'Adanson. Un jour, il est contacté par un doctorant sénégalais, Ousmane Seydi. Celui-ci a en sa possession des brouillons du botaniste dénichés au Museum d'histoire naturelle de Paris. Y figure un dictionnaire français-wolof – le premier du genre -, qui est en réalité un recueil de contes et croyances du Sénégal. Seydi intègre l'équipe. En 2018, Diop organise un colloque à Dakar sur les savants européens et leur regard sur l'Afrique. Les participants se rendent sur l'île de Gorée dans la maison des esclaves. L'écrivain connaît ce lieu, où sa grand-mère l'emmenait l'été. Il se souvient du « conservateur en chef » Joseph N'Diaye, qui assurait les visites guidées jusqu'à sa mort, en 2009. « Il y a cette fenêtre dans la maison des esclaves, où se découpent un bout de ciel et un bout de mer. Joseph N'Diaye l'a nommée "La porte du voyage sans retour". » L'écrivain titre ainsi son troisième roman pour lui rendre hommage.

La porte du voyage sans retour n'est cependant pas un documentaire. Le personnage principal est inspiré de la vie et des écrits d'Adanson. Ce qui intéresse David Diop, ici, c'est la trajectoire de cet homme, l'émotion qu'elle crée. « Quelqu'un m'a dit un jour dans un entretien : "Michel Adanson, c'est vous !". J'ai répondu que oui, c'était à peu près ça. Adanson est entre deux cultures. Dans Frères d'âme, c'est un Sénégalais qui vient combattre en France ; dans La Porte du voyage sans retour, c'est un Français qui va au Sénégal. Ce n'est peut-être pas un hasard si j'ai choisi de faire un voyage inverse avec ce livre. » Comme la littérature lui permettait de rassembler les deux parties de sa culture, pour s'interroger sur la façon dont elles se regardent mutuellement.

La recherche et la fiction sont étroitement liées dans son œuvre. L'une engendre l'autre, et l'écrivain applique les méthodes de travail universitaires à la construction de son œuvre. Cependant, s'il part souvent de la matière pour écrire – du brouillon d'Adanson pour La Porte du voyage sans retour ; des lettres de poilus et, en regard, de l'absence de lettres de tirailleurs sénégalais dans Frères d'âme -, il n'utilise pas la fiction pour combler les vides de l'Histoire. « Je prends du plaisir, à partir des données que me fournissent mes recherches, à créer une fiction qui les réagence. Et je m'arrange toujours pour ne pas être bridé. »

Si David Diop a porté ce roman pendant des années « sans le savoir », ses thèmes de recherche ont commencé à se traduire en fiction dès son premier roman, 1989, L'Attraction universelle (L'Harmattan, 2012), qui s'attachait à raconter les déboires d'une délégation africaine en France après avoir atterri dans un « spectacle de Nègres » à Bordeaux. Six ans plus tard, Frères d'âme vient jeter un pavé dans les cérémonies du centenaire de la guerre 14-18 en rappelant la déshumanisation et l'instrumentalisation dont les tirailleurs sénégalais ont fait l'objet. L'auteur a écrit ce roman dans les interstices que lui laissait son travail. Ce fut différent pour La Porte du voyage sans retour, pour lequel il a pris le temps de « s'asseoir » en juin 2020. Six mois plus tard, il avait terminé. « Je préfère l'écriture manuscrite, car je me suis rendu compte que j'arrivais mieux à retrouver les images présentes à mon esprit, que le rythme de mes phrases était cassé si je tapais à l'ordinateur. Ce n'est pas le cas pour les travaux scientifiques, mais, pour les romans, il me faut un certain stylo, un certain cahier – c'est un peu un rituel manique. »

Si les questions posées par les romans de David Diop résonnent avec notre époque, ce n'est pas l'intention de départ. Au commencement, il y a un personnage – Alpha Ndiaye, Michel Adanson ou Maram, la Sénégalaise dont le botaniste s'éprend – qui lui vient. Avec le monde qui l'entoure, et ses représentations.

Gladys Marivat




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