210219 - ART TEL - JÜRG KREIENBÜHL, PEINTRE DE LA ZONE

 





210219 - ART TEL - JÜRG KREIENBÜHL, PEINTRE DE LA ZONE



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Les années bidonvilles” : Jürg Kreienbühl, le peintre de la zone


Laurent Boudier

Publié le 11/02/21





Sans titre (General Motors)”, 1967. Le Suisse Jürg Kreienbühla vécut quatre ans dans ces taudis, qu’il a représentés avec réalisme et empathie.





L’artiste suisse a peint pendant plus de vingt ans les faubourgs de Paris, des bidonvilles où survivait une population solidaire. Une œuvre intense et mélancolique, enfin reconnue.



Il y a parfois de petits miracles dans la passionnante histoire de l’art. Comme la redécouverte d’un grand peintre oublié. Prenez ainsi le méconnu Jürg Kreienbühl, né à Bâle en 1932, mort à Cormeilles-en-Parisis à 75 ans, dont l’œuvre semblait enclos à jamais, tout cadenassé d’oubli, aux mains de ses héritiers. Pourtant, des toiles que l’on n’a jamais vues ailleurs, des toiles ovnis d’une précision maniaque et d’une humilité bouleversante, montrées, en ce début d’année par la galerie Loeve and Co, torpillent l’œil avec une rare intensité.


Les oubliés des Trente Glorieuses


Qu’y voit-on ? Des portraits et des paysages urbains que l’artiste suisse a peints, entre 1956 et 1981, en banlieue, comme autant de témoignages d’un territoire amnésique, îlots oubliés des fameuses Trente Glorieuses. Au milieu même des bidonvilles, avec leurs cabanes de bois bricolées, leurs intérieurs précaires, leurs humbles habitants et, au loin, les tours modernes qui commencent à émerger dans ce paysage de zone que personne ne veut vraiment voir. Sauf Kreienbühl, qui sillonne à vélo Argenteuil, Sartrouville, Gennevilliers et Bezons, pays de pauvreté et d’immigrés, et qui finit par s’y installer en transformant un vieux car d’Air France en atelier. « Ici, écrit-il, j’ai vécu durant quatre ans. Un grand terrain privé, alimenté par un seul robinet d’eau, était loué en parcelles avec l’électricité pour les personnes qui la désiraient. Le patron, surnommé l’Auvergnat, faisait la loi. Il était avare. Tous les jours, il contrôlait son compteur électrique ; si la roue marquant la consommation tournait trop vite (à son avis !), il coupait un à un, et sans prévenir, les fils électriques qui alimentaient nos misérables baraques. Combien de fois, le soir, nous mangions à la lumière d’une bougie. Une société cosmopolite s’était constituée dans cette sorte de grande cour, où étaient entassés Gitans, Algériens, Portugais, Polonais, Français, chiens, chats et rats. »







Le cimetière de Neuilly”, 1981.






Ces tranches de vie, l’artiste les représente avec une totale obsession de réalisme, faisant cohabiter des bouts de champ labouré et des grands ensembles, les tours Nuages de l’architecte Émile Aillaud (père de l’artiste Gilles Aillaud). Il peint l’Algérien des usines automobiles à côté d’un poêle de fortune ou le petit voleur à la tire qui planque son magot dans de vieilles valises et rêve de starlettes devant les posters de Cinémonde. Il donne visage aux oubliés. Et dignité à ceux qui en manquaient. Tout, dans ses toiles, est fixé jusque dans les moindres détails avec, plutôt qu’un jugement moral, un sentiment de camaraderie, d’empathie et de bienveillance. On y sent à la fois la vie et l’exil. Une certaine tristesse et du pittoresque. « Parfois Popol et Néné, Dario et Bébert, les Manouches, venaient le soir avec des guitares. Ils jouaient et chantaient très tard dans la nuit. De vrais musiciens. On écoutait les disques de Django, ce demi-dieu disparu ; on ne souffrait pas de la misère. C’était la vie. On chassait le hérisson, on allait à la pêche, on jouait aux boules, on allait voir un film ou les filles ; on n’était pas seuls… » Peintre de la chronique sociale autant que de la mélancolie, Jürg Kreienbühl, dont quelques toiles ont récemment rejoint les collections du Centre Pompidou, mérite bien une forte reconnaissance. L’acuité de son regard y aide largement.






À voir

« Les années bidonvilles », de Jürg Kreienbühl | Jusqu’au 27 fév. | Du mar. au sam. 11h-18h | Galerie Loeve and Co, 15, rue des Beaux-Arts, 6e | 01 42 01 05 70 | Entrée libre.





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