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L’artiste
suisse a peint pendant plus de vingt ans les faubourgs de Paris,
des bidonvilles où survivait une population solidaire. Une œuvre
intense et mélancolique, enfin reconnue.
Il
y a parfois de petits miracles dans la passionnante histoire de
l’art. Comme la redécouverte d’un grand peintre oublié.
Prenez ainsi le méconnu Jürg Kreienbühl, né à Bâle en 1932,
mort à Cormeilles-en-Parisis à 75 ans, dont l’œuvre semblait
enclos à jamais, tout cadenassé d’oubli, aux mains de ses
héritiers. Pourtant, des toiles que l’on n’a jamais vues
ailleurs, des toiles ovnis d’une précision maniaque et d’une
humilité bouleversante, montrées, en ce début d’année par la
galerie Loeve and Co, torpillent l’œil avec une rare intensité.
Les
oubliés des Trente Glorieuses
Qu’y
voit-on ? Des portraits et des paysages urbains que l’artiste
suisse a peints, entre 1956 et 1981, en banlieue, comme autant de
témoignages d’un territoire amnésique, îlots oubliés des
fameuses Trente Glorieuses. Au milieu même des bidonvilles, avec
leurs cabanes de bois bricolées, leurs intérieurs précaires,
leurs humbles habitants et, au loin, les tours modernes qui
commencent à émerger dans ce paysage de zone que personne ne
veut vraiment voir. Sauf Kreienbühl, qui sillonne à vélo
Argenteuil, Sartrouville, Gennevilliers et Bezons, pays de
pauvreté et d’immigrés, et qui finit par s’y installer en
transformant un vieux car d’Air France en atelier. «
Ici, écrit-il,
j’ai
vécu durant quatre ans. Un grand terrain privé, alimenté par un
seul robinet d’eau, était loué en parcelles avec l’électricité
pour les personnes qui la désiraient. Le patron, surnommé
l’Auvergnat, faisait la loi. Il était avare. Tous les jours, il
contrôlait son compteur électrique ; si la roue marquant la
consommation tournait trop vite (à son avis !), il coupait un à
un, et sans prévenir, les fils électriques qui alimentaient nos
misérables baraques. Combien de fois, le soir, nous mangions à
la lumière d’une bougie. Une société cosmopolite s’était
constituée dans cette sorte de grande cour, où étaient entassés
Gitans, Algériens, Portugais, Polonais, Français, chiens, chats
et rats. »
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Ces
tranches de vie, l’artiste les représente avec une totale
obsession de réalisme, faisant cohabiter des bouts de champ
labouré et des grands ensembles, les tours Nuages de l’architecte
Émile Aillaud (père de l’artiste Gilles Aillaud). Il peint
l’Algérien des usines automobiles à côté d’un poêle de
fortune ou le petit voleur à la tire qui planque son magot dans
de vieilles valises et rêve de starlettes devant les posters de
Cinémonde.
Il donne visage aux oubliés. Et dignité à ceux qui en
manquaient.
Tout,
dans ses toiles, est
fixé
jusque dans les moindres détails
avec,
plutôt qu’un jugement moral, un sentiment de camaraderie,
d’empathie et de bienveillance. On y sent à la fois la vie et
l’exil. Une certaine tristesse et du pittoresque. «
Parfois Popol et Néné, Dario et Bébert, les Manouches, venaient
le soir avec des guitares. Ils jouaient et chantaient très tard
dans la nuit. De vrais musiciens. On écoutait les disques de
Django, ce demi-dieu disparu ; on ne souffrait pas de la misère.
C’était la vie. On chassait le hérisson, on allait à la
pêche, on jouait aux boules, on allait voir un film ou les filles
; on n’était pas seuls… » Peintre
de la
chronique
sociale autant que de la mélancolie, Jürg Kreienbühl, dont
quelques toiles ont récemment rejoint les collections du Centre
Pompidou, mérite bien une forte reconnaissance. L’acuité de
son regard y aide largement.
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