210831 - LIT TEL - LE RENDEZ-VOUS CRITIQUE - « MEMORIAL DRIVE » - DE NATASHA TRETHEWEY

 





210831 - LIT TEL - LE RENDEZ-VOUS CRITIQUE - « MEMORIAL DRIVE » - DE NATASHA TRETHEWEY




MEMORIAL DRIVE


de Natasha TRETHEWEY


Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy


éd.de l'Olivier


222 p.








LE RENDEZ-VOUS

CRITIQUE



Elle avait occulté tout souvenir lié à l'assassinat de sa mère par son beau-père, en 1985. Jusqu'à ce récit poignant, autopsie délicate de rêves et de frêles archives.






La poétesse et ses parents, en 1969.

Un souvenir heureux avant la vie avec

son beau-père violent.






Le rêve est un des matériaux nombreux dont use Natasha Trethewey, pour construire ce récit méditatif et bouleversant, par lequel la poétesse américaine de 55 ans entreprend de renouer le fil rompu d’une mémoire, d’un héritage. Dans celui dont l’exposé inaugure le livre, Natasha Trethewey marche aux côtés de sa mère sur une sorte de piste ovale. Autour d’elles, l’obscurité règne, mais d’un trou sur le front de sa mère sort une lumière vive, aussi aveuglante que celle du soleil. « Sais-tu ce que ça fait de porter une blessure qui ne guérit jamais ? » demande-t-elle à sa fille, alors que des ténèbres surgit un homme armé d’un pistolet qu’il pointe vers la tête de la femme. Porter une blessure qui ne guérit pas, Natasha Trethewey sait précisément ce dont il s’agit. Lorsqu’elle avait 19 ans, en 1985, sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, a été assassinée par son ex-mari — le beau-père de Natasha. Après dix ans de vie commune — dix ans de pressions, de menaces, de peur, de coups —, elle avait quelques mois plus tôt obtenu le divorce de son époux violent, condamné à plusieurs mois de prison. Dont il sortit pour exécuter, de deux coups de feu tirés à bout portant, celle qui voulait désormais vivre sans lui.

Trente ans plus tard, Natasha Trethewey revient pour la première fois devant l’immeuble de Memorial Drive, la grosse artère de la banlieue d’Atlanta où elle habitait avec sa mère et où le meurtre a eu lieu. Mue par le « besoin de comprendre la trajectoire tragique qu’a suivie la vie de ma mère et la façon dont ma propre vie a été façonnée par cet héritage ». Dans les pages de Memorial Drive, les récits de rêves frayent avec les souvenirs, les réflexions, quelques photos précisément observées, pour patiemment repriser le tissu d’une histoire familiale qu’il a fallu à la jeune fille sinon déchirer ou brûler, du moins enfouir, loin des yeux, loin des pensées, pour tracer son chemin et devenir la femme et l’écrivaine qu’elle est — universitaire et poétesse de renom, à l’œuvre maintes fois récompensée, notamment en 2007 par un prix Pulitzer.

Lorsque se soulève le voile du déni, de « l’évitement muet » du passé, surgit d’abord l’enfance d’une petite fille métisse, née en 1966, dans une petite ville du Mississippi, de l’amour fou entre une jeune femme noire et un jeune homme blanc, venu de Nouvelle-Écosse. « Un jour, […] j’ai mis leurs deux mains côte à côte et j’ai demandé pourquoi ils n’étaient pas de la même couleur, pourquoi je ne correspondais à aucun d’eux. ‘‘Tu as le meilleur des deux mondes’’, m’ont-ils répondu. » Si la ségrégation n’a légalement plus cours, l’enfant expérimente au jour le jour combien « la séparation des races était encore dans l’ordre des choses, perpétuée par la coutume en dépit des lois ». Élargi à sa grand-mère, à ses grands-oncles et grands-tantes, le cercle familial est un cocon protecteur face à l’hostilité et aux brimades racistes. Elle y grandit heureuse : « C’était le lieu enchanté de mon enfance, du bonheur fugace de mes parents, de ma certitude absolue que la vie ressemblerait toujours à ça… » Jusqu’à la dislocation du couple parental, l’éloignement de ce père poète qui l’a initiée à la puissance de la métaphore et qui lui prédisait un avenir d’écrivaine, le départ de la mère et de la fille pour Atlanta, bientôt l’entrée dans leur vie de Joel Grimmette, alias Big Joe, manipulateur, violent, futur assassin.

« Pendant longtemps, enchaîne alors Natasha Trethewey, j’ai essayé d’oublier autant que possible ce qui s’est passé pendant ces douze années, entre 1973 et 1985. Je voulais bannir cette partie de mon passé, un acte d’autocréation par lequel je chercherais à n’être constituée que de ce que je décidais de me souvenir. Ces deux années seraient comme les serre-livres qui se trouvaient sur mon bureau à l’époque : deux petites mappemondes couleur sépia encadrant quelques-uns de mes ouvrages préférés — Les Hauts de Hurlevent, Gatsby le Magnifique, Lumière d’août. Par cette tentative d’oubli volontaire, je faisais disparaître la distance entre les serre-livres. L’année qui marquait la fin du monde de mon enfance heureuse se collait alors au nouveau monde dans lequel j’étais brutalement devenue orpheline de mère […]. Mais l’oubli volontaire n’est pas sans danger ; on risque de perdre plus que prévu. Au moment où j’en avais le plus besoin, j’ai eu beaucoup de mal à me rappeler ma mère. »

Alors, c’est résolument vers elle que se tourne Natasha Trethewey, à ce moment où son récit semble soudain se disloquer, évacuant l’astreinte chronologique et s’affichant hétérogène : aux souvenirs effilochés par trois décennies d’amnésie délibérée, contés tantôt à la première personne du singulier, tantôt à la deuxième, se mêlent d’autres rêves remémorés, des fragments écrits par sa mère racontant sa tentative d’évasion, sa voix fragile quelques secondes sur une bande magnétique enregistrée, des extraits du dossier judiciaire, parmi lesquels les retranscriptions d’insoutenables conversations téléphoniques entre Gwendolyn et son harceleur, monstrueux de perversité et de menaces. Dans cette désarticulation apparente, l’ouvrage limpide et délicat de Natasha Trethewey trouve pourtant son axe, sa forme et sa raison d’être : en émergent un apaisement, une rémission, l’acceptation par l’adulte de l’impuissance de l’enfant qu’elle fut. L’autorisation à avancer non plus sans mémoire et déracinée désormais, mais forte de l’appui et de la grâce de la femme déterminée, tendre et gaie qu’était Gwendolyn Ann Turnbough.



Nathalie Cron




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