210826 - CIN CDC - 2021-06 - « THE AMUSEMENT PARK » - DE GEORGE A. ROMERO

 





210826 - CIN CDC - 2021-06 - « THE AMUSEMENT PARK » - DE GEORGE A. ROMERO






« THE AMUSEMENT PARK »



de George A. Romero



1973 – États-Unis



Avec Lincoln Maazel



0 h 53 mn









The Amusement Park
de George A. Romero



Bouclé, dédoublé



par Emmanuel Lavaufre






Ceux qui voient en Romero un cinéaste à message ont tendance à faire de lui un allégoriste. Les corps hagards qui errent dans le supermarché de Zombie ne seraient pas seulement des zombies : ils représentent ce que la société de consommation fait de nous. La vision de The Amusement Park pourrait bien leur donner raison. Cet inédit de 1973 découvert récemment (lire Cahiers n°770) montre un Romero différent du cinéaste strictement naturaliste et littéral que d'autres ont tenté de voir en lui.

The Amusement Park est une commande de la communauté luthérienne de Pittsburgh. Romero y a vu l'occasion de faire une œuvre personnelle. Et il a si bien fait ce qu'il voulait que les commanditaires ont préféré ne pas montrer le résultat.

« Un jour, vous aussi, vous serez vieux. » Les luthériens voulaient une dénonciation de la mise à l'écart des gens âgés, une dénonciation qui fasse suffisamment peur pour être efficace. C'est pourquoi ils ont contacté le réalisateur de La nuit des morts-vivants. Voulaient-ils également un message spirituel, une ouverture sur la transcendance ? Probablement. Mais Romero n'a pas cédé. Comme le dit l'acteur principal, Lincoln Maazel, 71 ans, lorsqu'il présente le film dans la séquence introductive : : « La vie réserve une certaine joie à ceux qui ont la possibilité d'interagir avec la nature et avec les autres hommes. » Interagir avec la nature et avec les autres hommes, c'est par exemple travailler. Le message de Romero est là, dans cette profession de foi matérialiste : travailler dans des conditions dignes permet de connaître cet « épanouissement élémentaire lié au fait de vivre». « Malheureusement de nombreux groupes en sont privés » : chômeurs, femmes au foyer, victimes de discriminations raciales, personnes âgées ... Inutile d'aller chercher un paradis ou un enfer au-delà. C'est ici que cela se passe.

Les individus principalement socialisés par leur travail se retrouvent, au moment de la retraite, dans une vie de loisirs et d'isolement. Autant dire qu'ils vivent, noyés dans la foule, au sein d'un vaste parc d'attraction. Idée d'allégoriste. Choisir un parc d'attraction pour figurer l'enfer de la vieillesse permet aussi à Romero de transposer dans la clôture d'un décor abstrait mais réel l'ensemble de la réalité sociale. D'un part, il multiplie les allégories, sans se soucier qu'elles soient conventionnelles (la mort avec sa faux) ou inventives et ludiques (les auto-tamponneuses pour figurer la conduite automobile réelle, avec interdiction de tamponner) – comme le remarquait Walter Benjamin, la tendance à accumuler donne souvent à l'œuvre de l'allégoriste l'aspect d'une chambre d'enfant en désordre. D'autre part, Romero fait tout pour donner l'impression de la réalité : attention aux détails, technique du cinéma direct, répartition ingénieuse des quelques figurants dont il dispose pour donner l'illusion de la foule (il parvient, avec d'autres moyens, au même résultat qu'un DeMille).

La limite du film, et peut-être de tout film allégorique, c'est son récit sans surprise, déroulement d'un programme donné d'avance. Romero l'assume. Il confronte d'emblée le personnage principal à celui qu'il deviendra. À partir du moment où on le voit dans l'antichambre de l'enfer dialoguer avec celui qu'il ne reconnaît pas encore comme son double, visage tuméfié et vêtements souillés, on devine que le récit décrira une boucle.

Au milieu de The Amusement Park, un jeune couple a la révélation de ce qu'il deviendra cinquante ans plus tard : irruption hallucinée du réel (le seul moment où on quitte le parc) et mise en abyme (une petite équipe qui tourne un documentaire). Un jour, nous aussi, nous serons vieux. Nous le savons bien, et c'est pour cela que nous ne voulons pas voir les vieux. Le jeune homme du couple tabasse le premier vieillard qu'il croise : le personnage principal en qui il a reconnu son semblable, son double.

Un film à message a rarement une incidence sur la réalité qu'il dénonce. Il peut même produire l'inverse de l'effet voulu : ici, la haine au lieu de la compassion. Romero le sait. Alors il réunit son équipe et ses figurants, et va dans ce parc désert comme un enfant qui s'enferme dans sa chambre pour jouer avec ses jouets. Et il réalise ce film plein de rage froide et de mélancolie.■




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