210825 - CIN CDC - « MIDNIGHT TRAVELLER » - DE HASSAN FAZILI
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210825 - CIN CDC - « MIDNIGHT TRAVELLER » - DE HASSAN FAZILI
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de Hassan FAZILI
2019 – États-Unis, Qatar, Royaume-Uni, Canada
1 h 27 mn
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La traversée de l'ombre
par Ariel Schweitzer
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Bien que l'on ait déjà pu voir des films sur l'immigration tournés par les immigrants eux-mêmes durant leur périple, Midnight Traveler a la particularité d'avoir et monté et en parti post-produit durant le voyage. La scénariste et monteuse du film, Emelie Mahdavian, ainsi que d'autres collaborateurs, recevaient le matériel tourné par Hassan Fazili, sa femme, Fatima Husssaini, également cinéaste, et leur deux filles au fur et à mesure de leur parcours. Ils ont même rendu visite au réalisateur afghan dans un centre pour réfugiés en Allemagne afin de discuter du processus de montage. Cette dimension d'urgence, qui transforme cette œuvre en un véritable work in progress, ne manque pas de se confronter ainsi à quelques questions éthiques. Le titre du film est inspiré d'un livre de l'écrivain et homme politique afghan Sayd Bahodine Majrouh, dont des propos sont lus en ouverture par la fille du réalisateur comme un exergue qui en donne le ton : « Le chemin de la vie passe par l'enfer. » Après avoir été menacé de mort par les Talibans à cause de son précédent long métrage, Peace in Afghanistan (2014), Fazili quitte avec sa famille l'Afghanistan, d'abord pour le Tadjikistan, puis pour l'Europe. Leur voyage dure 594 jours, qui passe par l'Iran, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie et l'Allemagne, est filmé par eux-mêmes au moyen de trois téléphones portables. La caméra tremblante, l'image souvent floue et mal cadrée, témoignent des conditions du voyage et du tournage. Certaines scènes ont été filmées durant le passage des frontières, dans des champs et des bois où la famille et les autres migrants s'arrêtent pour se reposer, ou des chantiers en construction où ils trouvent refuge pour la nuit. Des scènes d'affrontements terribles avec les passeurs (qui vont jusqu'à les menacer de kidnapper leurs filles) attestent de la tension et de la précarité dans lesquelles la famille a survécu durant ces deux années de voyage. Ces scènes dramatiques sont confrontées, d'une manière quasi dialectique, à de longues journées d'attente dans des camps de réfugiés, où ils passent des semaines, parfois des mois, à attendre une réponse des autorités concernant leur avenir. Le film porte alors son attention sur l'intimité de cette famille, posant sur elle un regard délicat, parfois amusé, jamais voyeuriste. Comme lorsque Fatima, l'épouse de Hassan, reproche à son mari d'avoir complimenté une autre femme. Ou cette belle scène dans laquelle Nargis, la fille aînée, qu'on voit aussi danser gracieusement au son de Michael Jackson, confie à sa mère qu'elle ne veut jamais porter le voile islamique. Des moments d'intimité presque banals y sont traités avec le même ton « neutre » que les scènes de fuite et de traversée de frontières, suscitant le sentiment étrange d'un quotidien qui peut basculer d'une minute à l'autre de la monotonie et l'ennui au drame le plus explosif (ce qui arrive effectivement lorsque le centre pour réfugiés de Sofia est attaqué par une milice xénophobe). Midnight Traveler a aussi le mérite de s'interroger sur la pratique documentaire dans de telles circonstances. Quelle est par exemple la portée morale d'un film qui pourrait surtout promouvoir la carrière cinématographique de son auteur, ou servir de carte de visite) la famille dans le cadre de ses démarches pour obtenir l'asile en Europe ? Ces interrogations culminent dans une scène d'une rare violence psychologique où, après la disparition de Zahra, la fille cadette, du centre pour réfugiés en Serbie, Hassan évoque, horrifié, la possibilité de sa mort. Il s'imagine alors en train de filmer son corps, la nuit, dans les buissons, songeant que ces images pourraient constituer un moment d'une grande force cinématographique. « Je maudis le cinéma », hurle-t-il en se réveillant de ce cauchemar, un réveil qui exprime à la fois la singularité de ce projet fou, son ambivalence, et sa part d'ombre. ■
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