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Il
y a un toujours un tel souffle dans l’écriture de Maylis de
Kerangal, un tel élan propulseur, un tel spectre de vibrations et
de tonalités que le format du roman semble bien l’espace
minimum pour qu’elle puisse s’y déployer. Pourtant, jamais
les courts textes qui constituent ce nouveau livre ne semblent à
l’étroit dans leur cadre. À peine esquissée la sensation
désagréable de promesse non tenue, voilà qu’ils la
désamorcent, ouverts sur l’infini. Sans doute cet effet
vient-il de l’agencement cosmique du recueil, alliage de textes
inédits et d’autres déjà publiés. Au centre, Mustang,
une splendide novella de 70 pages, sert de soleil autour
duquel filent de brefs récits stellaires. L’histoire d’une
Française perdue dans le Colorado, où son homme a «
l’air habité de ceux qui mettent le réel à distance »,
tandis que leur petit garçon secoue ses «
cheveux qui sentent la paille sèche et la mandarine ». L’exilée
fuit l’écrasant vide de ses journées en injectant des doses
d’intensité cinématographique dans son quotidien. Comme toutes
les héroïnes de Maylis de Kerangal, elle dilate le temps,
contracte son corps, diffracte ses émotions, pour une intensité
de chaque instant.
Les
personnages des autres nouvelles font preuve d’une même acuité.
Ce sont des femmes qui découpent le silence, celui que prennent
les appartements aux heures creuses de la journée, celui des
parkings américains en plein après-midi, «
comparable au bourdonnement continu d’un frigo », celui
des studios d’enregistrement, «
qui durcit l’espace ». Des
femmes qui tentent de donner de la voix, puisque tel était le
thème de recherche de la romancière, avant que le premier
confinement ne brouille les ondes. Des femmes qui n’arrivent
plus à ouvrir la mâchoire ou qui découvrent des dents de
dinosaure dont on n’a jamais connu les cris. Le mutisme,
l’extinction de voix, l’indicibilité «
servent de tendeurs » à
ces textes, où le secours décisif vient toujours de la facilité
à dire de Maylis de Kerangal, de son art de la description qui
creuse et s’élève sans relâche, pour embrasser la totalité
des êtres.
Marine
Landrot
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