210523 - LIT TEL - « CANOË » - DE MAYLIS DE KERANGAL

 





210523 - LIT TEL - « CANOË » - DE MAYLIS DE KERANGAL






« CANOËS »


de Maylis de Kerangal


Nouvelles


170 pages


éd. GALLIMARD, collection

« Verticales »




Il y a un toujours un tel souffle dans l’écriture de Maylis de Kerangal, un tel élan propulseur, un tel spectre de vibrations et de tonalités que le format du roman semble bien l’espace minimum pour qu’elle puisse s’y déployer. Pourtant, jamais les courts textes qui constituent ce nouveau livre ne semblent à l’étroit dans leur cadre. À peine esquissée la sensation désagréable de promesse non tenue, voilà qu’ils la désamorcent, ouverts sur l’infini. Sans doute cet effet vient-il de l’agencement cosmique du recueil, alliage de textes inédits et d’autres déjà publiés. Au centre, Mustang, une splendide novella de 70 pages, sert de soleil autour duquel filent de brefs récits stellaires. L’histoire d’une Française perdue dans le Colorado, où son homme a « l’air habité de ceux qui mettent le réel à distance », tandis que leur petit garçon secoue ses « cheveux qui sentent la paille sèche et la mandarine ». L’exilée fuit l’écrasant vide de ses journées en injectant des doses d’intensité cinématographique dans son quotidien. Comme toutes les héroïnes de Maylis de Kerangal, elle dilate le temps, contracte son corps, diffracte ses émotions, pour une intensité de chaque instant.

Les personnages des autres nouvelles font preuve d’une même acuité. Ce sont des femmes qui découpent le silence, celui que prennent les appartements aux heures creuses de la journée, celui des parkings américains en plein après-midi, « comparable au bourdonnement continu d’un frigo », celui des studios d’enregistrement, « qui durcit l’espace ». Des femmes qui tentent de donner de la voix, puisque tel était le thème de recherche de la romancière, avant que le premier confinement ne brouille les ondes. Des femmes qui n’arrivent plus à ouvrir la mâchoire ou qui découvrent des dents de dinosaure dont on n’a jamais connu les cris. Le mutisme, l’extinction de voix, l’indicibilité « servent de tendeurs » à ces textes, où le secours décisif vient toujours de la facilité à dire de Maylis de Kerangal, de son art de la description qui creuse et s’élève sans relâche, pour embrasser la totalité des êtres.

Marine Landrot





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