210429 - CIN CDC - 2021-04 - 01 - « POSSESSOR » DE BRANDON CRONENBERG
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210429 - CIN CDC - 2021-04 - 01 - « POSSESSOR » DE BRANDON CRONENBERG
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« POSSESSOR »
2020 – Canada, Royaume-Uni
réalisé par Brandon Cronenberg
1 h 43
avec Andrea Roseborough, Christopher Abbott, Sean Bean, Jennifer Jason Leigh, Tuppence Middleton
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Possessor de Bandon Cronenberg
Elle en lui
par Mathieu Macheret
Certains cinéastes naissent avec leur second long métrage, comme cela semble être le cas pour Brandon Cronenberg, huit ans après Antiviral (2012), exercice dystopique trop scolaire et engoncé pour marquer les esprits. Possessor trouve sa voie et un meilleur équilibrage entre, d'une part, une veine d'anticipation axée sur les nouvelles technologies, et, de l'autre, de la sphère intime et cognitive que celles-ci envahissent et modifient en profondeur. C'est cette intériorité assiégée que le film choisit judicieusement d'investir comme le siège d'un malaise profond et d'une perte de soi irrémédiable, qui constituent ses principaux motfs d'effroi. Possessor postule un avenir proche où une organisation secrète, à la solde d'intérêts privés, use d'implants cérébraux grâce auxquels ses agents, sous un grand casque vertical, peuvent pirater la conscience et prende le contrôle de n'importe quel quidam, afin de commettre des assassinats sous ses traits. Tasya Vos (Andrea Riseborough) est considérée comme la meilleure d'entre eux, la plus pointue en termes de mimétisme, au risque parfois de sa propre intégrité mentale. Pourtant, quelque chose en elle résiste au déroulé de sa mission : une pulsion sadique qui l'entraîne à éliminer ses cibles à mains nues, ou un instinct de conservation qui la retient de « suicider » son corps-hôte. En sondant l'apathie de son héroïne, blonde anémique au seuil de l'effacement, le film poursuit une piste fertile en des termes finalement voisins du jeu d'acteur et de son fameux « paradoxe » diderotien : rester vide en soi pour mieux se fondre en autrui. C'est bel et bien en actrice qu'est dépeinte Tasya, débutant sa mission par une phase d'espionnage, répétant les phrases de son hôte pour saisir les intonations, s'imprégnant de son attitude comme on façonne un personnage. Or, un peu plus tôt, c'était la même technique de dissimulation qu'elle appliquait juste avant de rentrer chez elle, cherchant le bon phrasé pour saluer mari et enfant, comme si, là aussi, il fallait faire semblant. La malédiction de Tasya est cette absence à soi qui la conduit à faire de sa double existence une seule et même simulation. Ce vide, ce « jeu » à tous les sens du terme, concerne bientôt et plus largement le hiatus de l'identité sexuelle, dès lors que Tasya se glisse dans la peau d'un homme, Colin Tate (Christopher Abbott), gendre malheureux, afin d'éliminer son beau père PDG d'une puissante multinationale. Tasya en Colin se retrouve soudainement de l'autre côté du couple, des rapports sociaux, de l'expérience sexuelle ; et son premier geste significatif, une fois le transfert accompli, est de palper son pénis devant la glace de la salle de bains. Renversement qui ne va pas sans s'accompagner d'une sorte de distorsion cognitive, un « bug » dans le piratage qui voit la psyché de son hôte faire retour dans celle de Tasya, interférer dangereusement. Loin de céder à la surenchère techniciste, Conenberg fils traduit ces transferts de corps et d'esprit sans esbroufe, mais en manipulant les outils élémentaires de la mise en scène : sursauts du montage (coupes franches et plans subliminaux), effets artisanaux (les corps fondant et se remodelant comme de la cire) et intensification des états lumineux (monochromes saturés, éclairages froids, liserés tranchants). Le film revisite le motif – ô combien canonique – du double en multipliant les reflets, en jouant avec les apparitions, dans un univers urbain aux surfaces lisses et vitrifiées, où les personnages semblent souvent décorrélés de leurs silhouettes, aux prises avec leurs ombres, hantés par des effigies déformées. Moins convaincants s'avèrent les flux d'images mentales que le film s'acharne à représenter par un entrelacs un peu épais de distorsions optiques, peinant à s"élever à un degré d'abstracton qui aurait sans doute amplifié son registre hallucinatoire. Mais l'objet de Possessor est moins d'arpenter les chemins de la conscience que d'opérer la fusion de ses deux personnages, Tasya et Colin, qui, homme ou femme, peu importe, se reconnaissent à l'endroit d'un même désarroi familial, d'un même sentiment d'humiliation domestique. Le film se dirige ainsi vers une fin nihiliste et mélancoloque, une image-limite où se joue rien moins que l'éradication du foyer, comme un geste assumé et libérateur. Telle Médée, Tasya ne devient elle-même qu'en se défaisant des siens, devenus pour elle des fantômes d'une autre vie : un reliquat d'affects depuis longtemps digérés par la machine. ■
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