210330 - LIT TEL - « COMBATS ET METAMORPHOSES D'UNE FEMME » - DE ÉDOUARD LOUIS

 





210330 - LIT TEL - « COMBATS ET METAMORPHOSES D'UNE FEMME » - DE ÉDOUARD LOUIS






Récit



Combats et métamorphoses d'une femme



Édouard Louis



Éditions du Seuil


116 pages




Fabienne Pascaud

Telerama n°3716

Créé le 31/01/2021.


L’écrivain dessine le portrait de sa mère en femme brisée par la société, la famille, son fils même. Avant de célébrer leurs retrouvailles. Brillant.

C’est l’histoire d’une réconciliation et d’une renaissance. L’histoire d’un amour prétendument fondateur — celui d’un fils pour sa mère — mais ici longtemps refusé, et qui enfin vient au jour. L’histoire d’une « enfance à l’envers »… Et d’une femme aliénée — Monique, la mère — qui se métamorphose. Depuis En finir avec Eddy Bellegueule (2014), fulgurant récit de premières années douloureuses dans une famille aux frontières de la misère, et Qui a tué mon père (2018), où il revenait sur sa relation à l’homme qu’il avait tant redouté, mais dont il réalisait maintenant qu’il était la victime d’un système libéral indifférent aux misérables, on savait qu’Édouard Louis, 28 ans, aimait à creuser sans fin sa propre histoire. Et militant de gauche affiché, excellait à dire à travers lui, les siens, notre monde fracassé. Ses livres suscitèrent la polémique, et ses proches l’accusèrent de travestir la vérité. Mais quelle vérité, si ce n’est celle qu’on vit dans sa chair… Est-ce cependant regret, repentir ? Après le cri de l’enfant homosexuel humilié, Édouard Louis est d’abord retourné au père — il l’a même brillamment interprété en 2020 sous la direction de Thomas Ostermeier — et aujourd’hui à la mère.

Ça commence par une photo d’elle à 20 ans, retrouvée par hasard et qu’on découvrira à la dernière page du livre. Sur le cliché pris par elle-même, Monique est jolie, libre, prometteuse. Si loin de la femme mutilée, épaissie, constamment moquée par le père, qu’il a connue autrefois. Qui l’a ainsi rompue ? Le patriarcat triomphant, le père, sans doute ; et lui, Édouard… « J’ai pleuré devant cette image parce que j’ai été malgré moi, ou peut-être, plutôt, avec elle et parfois contre elle, l’un des acteurs de cette destruction. » Tout au long de Combats et métamorphoses d’une femme, le fils alors se souvient. Tire de sa mémoire anesthésiée des scènes simples et chocs à la fois, ordinaires et terribles : la descente aux enfers d’une jeune fille privée d’éducation, condamnée au mariage, à des maternités non choisies, des hommes alcooliques et violents. Dans cet univers où prendre des médicaments, se soigner est « juste bon pour les femmes », il avait honte de la mère abîmée au langage populaire, qu’il essayait vainement de corriger. La langue d’en bas. Il la cache, se cache, s’en va. Pour lui épargner, peut-être, ses souffrances de garçon efféminé et rejeté, pour les vaincre seul. Longtemps après, quand elle aura elle-même cheminé vers la liberté, quitté son père, trouvé un homme qui la respecte, il renouera pourtant avec Monique. Elle le bluffe soudain.

Combats et métamorphoses d’une femme célèbre ces retrouvailles. Les deux perdants sont devenus deux gagnants, ils ont conquis leur vacillante lumière, eux que leur condition — femme, homosexuel — condamnait à subir d’archaïques masculinités. Leur combat était finalement commun. En une seule petite centaine de pages, Édouard Louis réussit à dire violemment et lumineusement à la fois l’intime et le politique, le privé et le public. D’une écriture sèche, raclée aux nerfs du chagrin, il dit tout ensemble la souffrance d’être traité de « pédé » à l’école et en famille, sa trajectoire vengeresse de transfuge de classe, la pauvreté, l’injustice sociale, l’asservissement des femmes… Passant constamment du tutoiement à la mère au « elle » plus littéraire et lointain, il dresse encore, magnifiquement, la poignante et mystérieuse histoire des mères et des fils. « Un fils face à sa mère, même s’il est un fils, reste un homme face à une femme », écrit-il. Édouard Louis dérange. Mais chacune de ses pages, ancrée dans sa propre réalité, crie pourtant l’universel de nos déchirures. Et peut-être ici, enfin, de nos joies.





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