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En
quête de simplicité et de vérité, Philippe Jaccottet
souhaitait débarrasser la poésie de l’illusion des mots, afin
qu’elle ne s’interpose plus entre les lecteurs et la beauté
du monde. Le poète, critique et traducteur suisse est mort
mercredi à l’âge de 95 ans.
Philippe
Jaccottet se méfiait des poètes qui se prennent pour des mages
ou des prophètes. Il flairait une imposture – ou pour le moins
une énorme naïveté – dans ces formations artistiques qui
proclamaient d’un même élan la victoire de la poésie et
l’avènement de la révolution. Il est mort mercredi 24 février,
à l’âge de 95 ans.
Né
en 1925 à Moudon, dans le pays de Vaud, en Suisse, Jaccottet
pensait évidemment à ces artistes surréalistes qu’il avait
découverts dans sa jeunesse chez les libraires de Lausanne. Mais
il exprimait aussi son refus, après la catastrophe des années
1940, de sombrer dans le nihilisme, l’écriture du désastre, le
vertige de l’impuissance et de la mort. Si les poètes peuvent
quelque chose, peut-être, c’est nous aider à réapprendre à
vivre et à aimer le monde où nous sommes. Encore faut-il qu’ils
s’en donnent les moyens, moraux et artistiques. «
Je
puis me tromper, mais il me semble que ceux qui embouchent déjà
(ou de nouveau) les trompettes d’or sont pressés et courent le
risque de les entendre sonner faux ; des instruments plus pauvres
sont aussi plus décents près des morts, peut-être.
» Chez
Jaccottet, «
je puis me tromper, mais…
» et
«
peut-être »
ne
sont pas des artifices de style, mais les marques d’une
indispensable modestie. Le temps des manifestes et des
proclamations est clos. Commence celui d’une lente et prudente
réconciliation.
Parmi
ces instruments modestes, Jaccottet plaçait l’amitié, la
circulation des textes, la discussion en commun, l’effacement de
la singularité du poète dans la complicité et dans la rigueur
du groupe. Cela a débuté très tôt. Jaccottet n’avait que 16
ans et commençait à peine à écrire lorsqu’il a rencontré,
en 1941, le poète et photographe Gustave Roud. L’homme, proche
de Ramuz et figure de proue de la poésie suisse, se lie avec le
jeune homme et l’initie au romantisme allemand, notamment à
Novalis et à Hölderlin. Il lui fait aussi connaître un autre
pivot de la vie culturelle suisse, l’éditeur et mécène
Henry-Louis Mermod, qui publiera ses premiers livres – Élégie
en
1943 et Les
Iris
en
1945 –, lui ouvrira ses revues et lui confiera des traductions.
Baisser
le ton
Discret,
en retrait, Jaccottet ne cultive pas la pose du poète solitaire
fuyant la présence de ses semblables. La distance salutaire n’est
pas l’isolement, ni l’orgueilleuse certitude de son
originalité. L’écrivain, à Lausanne, à Paris, puis à partir
de 1953 dans ce «
lieu
avant tous les autres
» qu’il
découvrit à Grignan, n’a jamais cessé de risquer sa parole au
voisinage de la parole des autres. Voisinages d’amitiés, avec
Francis Ponge, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Jacques Dupin,
Henri Thomas ou André Dhôtel. Voisinages critiques à travers
les centaines d’articles que Jaccottet consacra, dans la
Nouvelle
Revue de Lausanne d’abord,
puis dans la
Nouvelle
Revue française,
à
ses confrères les poètes, francophones, allemands ou italiens.
L’expérience critique de l’écrivain fait partie de
l’expérience poétique.
Chaque
rencontre, chaque confrontation avec une autre voix, avec une
autre poétique, aide Jaccottet à trouver sa propre voix, non
dans l’affirmation éclatante de son verbe, mais, au contraire,
comme il le répète, en baissant le ton. Baisser le ton, c’est
essayer de débarrasser la poésie du prestige et de l’illusion
des mots. À partir de son recueil L’Effraie
(1953),
il soumet la poésie à une véritable cure de simplicité et de
vérité. «
Que
l’effacement soit ma façon de resplendir »,
écrit-il.
Il se méfie du vers et de ses séductions, de l’éloquence et
de ses tromperies, des images et de leurs beaux mensonges, de la
musique et de ses sortilèges. Il cherche les secrets d’une
poésie si simple, si transparente, si rigoureusement éclairée
qu’elle ne s’interpose plus entre les lecteurs et la beauté
du monde qu’elle présente.
“ L’image
cache le réel,
distrait
le regard ”
«
J’aurais voulu parler sans images, simplement pousser la porte…
», « L’image
cache le réel, distrait le regard »
:
les armes poétiques de Jaccottet se nomment rigueur, concision,
doute, allègement, équilibre, détachement de soi. Ses thèmes
de prédilection sont les émotions les plus élémentaires (il
disait «
les
plus banales
»)
de la vie quotidienne, la nature qui l’entoure, la merveille des
paysages de Grignan et de la Drôme provençale, la présence des
disparus, les joies simples qui donnent le sentiment de tenir la
mort à distance. Un amour grave et inquiet de la vie qu’il
aimerait approcher au plus juste. Une sagesse qui avait conscience
de sa fragilité. Après L’Effraie,
La
Semaison,
qui
regroupe en trois volumes ses carnets poétiques depuis 1954,
l’ensemble constitué par Leçons,
Chants
d’en bas et
À
la lumière d’hiver (1984).
Jaccottet ne cesse de réévaluer son œuvre, supprimant les
poèmes de jeunesse, sélectionnant et corrigeant ses textes pour
des anthologies, les mêlant aux textes des autres.
Exploit
littéraire
La
traduction est aussi une discipline littéraire de l’accueil et
de l’effacement, une manière de se glisser dans la langue de
l’autre pour la transmettre dans la sienne. De Ronsard à
Baudelaire et de Nerval à Bonnefoy et à Celan, la poésie
française s’est toujours nourrie de sèves étrangères. Les
traductions de Jaccottet, qu’il s’agisse de livres et
d’auteurs allemands ou italiens, ou même de L’Odyssée
d’Homère,
sont des épisodes majeurs de son aventure poétique.
Il
a commencé très tôt, dès 1947, avec
La
Mort à Venise,
de
Thomas Mann, devenu un classique de la transposition en français.
Il a continué à Lausanne à traduire pour les collections
éditées par Mermod : Goethe, Rilke, Leopardi, Hölderlin. En
1973, Jaccottet publiait sous le titre
Vie
d’un homme l’ensemble
des traductions qu’il avait faites du poète italien Ungaretti.
Ainsi que la correspondance que les deux hommes avaient entretenue
au sujet de ces traductions : dialogue fascinant entre le vieux
poète italien et son interprète en français, rencontré en
1946, où les deux hommes se confrontent, vers après vers, sur le
mot juste, la nuance exacte. Et, au bout de cet échange serré,
l’hommage d’Ungaretti affirmant d’un de ses recueils que son
ami venait de traduire : «
Je
crois qu’il est meilleur en français qu’en italien.
»
Le
nom de Jaccottet demeurera lié à une entreprise de traduction
qui relève de l’exploit littéraire : la version française du
chef-d’œuvre de Robert Musil, L’Homme
sans qualités. Un
monument du XXe siècle, au même titre que l’Ulysse
de
Joyce ou que La
Recherche de
Proust, dont Jaccottet restitue les plus subtiles tonalités et
l’architecture complexe. Une voix sourde et discrète pour mieux
faire entendre «
la voix native du poème étranger ».
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