210228 - CIN CDC - 2021-02 - « FRAN LEBOWITZ : SI C'ÉTAIT UNE VILLE ... » - DE MARTIN SCORSESE

 





210228 - CIN CDC - 2021-02 - « FRAN LEBOWITZ : SI C'ÉTAIT UNE VILLE ... » - DE MARTIN SCORSESE





Fran Lebowitz : Si c'était une ville ...

de Martin Scosese


New York, raging bulle


par Yal Sadat




Le geste tient de la cure préventive, sinon prophétique : alors que New York, dix-neuf ans après avoir émis l'image d'un impensable effondrement à la verticale, s'apprêtait en mars dernier à en dessiner bien malgré lui la version horizontale (avenues ouvertes sur le néant, parcs désolés, bennes débordantes à faire passer la poisseuse 42° rue des eighties pour la Promenade des Anglais), Martin Scorsese achevait Fran Leibowitz : Si c'était une ville ..., ode à son vaste fief intriquée dans une série documentaire sur sa grande amie écrivaine. La part visionnaire du portrait croisé est contenue dans le titre original, Pretend It's a City – faisons comme si New York était encore une ville, en sachant bien qu'il a toujours été autre chose. Ce coup d'avance sur la crise évite à la série de prendre a posteriori les airs solennels d'un hommage pareil à ceux qu'engendra la décantation du 11 Septembre (la compilation 11'09'01 -September 11 ou la vignette Sounds From a Town I Love de Woody Allen). Si c'était une ville ... arrive donc à point nommé, avec d'autant plus de force qu'elle ne semble pas avoir laissé la pandémie la distraire de son programme simple : partir sur les traces d'un New York de toute façon à demi englouti depuis longtemps, incarné à la perfection par Leibowitz, coutumière des élégies joyeusement déclamées face aux derniers feux du brasier contre-culturel ayant crépité ici, avant l'uberisation globale et la mue de Times Square en vitrine M&M's. Les couche-tard d'Amérique connaissent bien les diatribes hilarantes de cette ex-chauffeuse de taxi aux vestons d'homme et à la verve tranchante. Quoiqu'elle n'ait rien publié depuis les années 90, en proie de son propre aveu au syndrome de la page blanche, elle occupe la scène médiatique en pestant contre la défiguration de son territoire (métro pollué par la 4G, plantes hypocrites sur les pavés, mise au banc du tabac et autres calamités planétaires). En lui offrant de s'étendre à loisir dans ce registe au gré d'un inventaire in situ des secrets plus ou moins bien gardés de la cité, la série paraît tenter une percée dans son esprit, pour mieux reprendre le fil de son œuvez grâce aux déambulations badines : si Fran Leibowitz n'écrit plus, elle parle et marche beaucoup. Digression dans l'espace et les mots, comme on digresse sur la page, voilà une autre sorte d'écriture.

La ville regrettée surgit aussi bien dans ses souvenirs – engueulade avec Warhol ou Thanksgiving avec Mingus, au choix – que dans les archives disséminées par Scorsese, autre grand survivant de cette flamboyance perdue. Lui dont Le Loup de Wall Street (2013), sous sa modernité yuppie et froide comme une lame, semblait pleurer en creux la beauté du New York pré-1980, trouve l'occasion de retracer la relative extinction de cette flamboyance-là en un seul mouvement récapitulatif, contenu dans les petits faits vrais égrainés par son amie. Leur complicité (connue depuis Public Speaking, premier essai documentaire que Scorsese dédiait à l'écrivain en 2010) laissait d'ailleurs planer la crainte de voir régner un entre-soi de l'Upper East Side, vite écartée par la manière dont le dispositif surjoue les tropismes new-yorkais jusqu'au comique. La mythologie locale se déploie avec une outrance telle qu'elle brise le cliché, et vire à l'auto-dérision : les interviews en forme de late show mené par Spike Lee, les flâneries à la Public Library, et surtout l'emprunt au système du stand-up. Pas si loin de Larry et son nombril, les épisodes avancent au rythme des saillies ponctuées par les éclats de rire de Scorsese, comme un spectacle réglé sur le flux de conscience d'une femme dont le génie tient à sa manière de passer du coq à l'âne (Elon Musk, la e-cigarette, sa hantise de mourir dans la panse d'un ours, etc.).

C'est en s'oubliant dans ce flux que Scorsese donne le sentiment de saisir ce qu'est au juste le New York qu'il poursuit : pas une ville, donc, mais justement un débit, un flot d'impressions et d'idées conduisant à la grande fièvre dont sa comparse et lui sont les orphelins. Voilà qui fait écho à l'urbanité scorsesienne telle qu'on la connaissait. Jamais prise dans les filets de la sociologie ou de l'architecture, elle a toujours été labile, comme un fleuve psychique dans lequel l'individu vient baigner sa folie, et a souvent pris la forme d'un écoulement serpentin de bagnoles, de piétons et de spectres – lente affluence de la foule au festival de San Gennaro dans Main Streets (1973), guilandes d'autos et d'ambulances dans l'ouverture de Taxi Driver (1976) ou dans celle d'À tombeau ouvert (1999). Verbe et pensée adoptent ici le même comportement fluvial, évitant à la série de stagner dans un lamento stérile sur l'évanouissement d'une ère. Quoique la question du devenir de l'Occident s'invite forcément dans sa réflexion sur la capitale (le virus est encore loin, mais Lebowitz, traitée en pythie par son public, est poussée à commencer les prédictions de la collapsologie), le fil de la discussion se tend avec un orgueil malicieux au-dessus de tout marquage temporel. « Rien n'est permanent à New York, pauvre plouc ! », tempête l'autrice en réponse à Michael Bloomberg, à propos d'un débat sur l'installation permanente ou non d'un affreux terre-plein à Times Square. Sorte de courant continu échappant aux notions d'éternité et d'apocalypse, le New York de Lebowitz et Scorsese ne connaît aucune opposition entre monde d'avant et monde d'après : ces discussions-là sont bonnes pour les touristes. ■






FRAN LEBOWITZ : SI C'ÉTAIT UNE VILLE


États-Unis, 2021

Réalisation Martin Scorsese

Image Ellen Kuras

Son Emily Gilmer

Montage David Tedeschi, Damian Rodriguez

Production 8 janvier (Netflix)

Durée 7 épisodes de 29 minutes

Diffusion Netflix





Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

210219 - ART TEL - JÜRG KREIENBÜHL, PEINTRE DE LA ZONE

210607 - MUS DIV - ARTE - BEETHOVEN - SYMPHONIE N°9 - KARINA CANELLAKIS

210110 - CIN FIL - ARTE - « LES CORPS OUVERTS » - DE SÉBASTIEN LIFHITZ