210131 - LIT TEL - « UN PAPILLON, UN SCARABÉE, UNE ROSE » - AIMÉE BENDER

 





210131 - LIT TEL - « UN PAPILLON, UN SCARABÉE, UNE ROSE » - AIMÉE BENDER






Roman



Un papillon, un scarabée, une rose



Aimée Bender



traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy



Éditions de l'Olivier


350 pages




Marine Landrot

Telerama n°3707

Créé le 26/01/2021.


Francie ne tourne pas très rond. Est-elle atteinte du même mal que sa mère ? D’un trait précis, la romancière se glisse dans la psyché chamboulée de la jeune femme.

Avoir une araignée au plafond est déjà source d’instabilité. Alors imaginez le degré d’agitation quand un papillon, un scarabée, une rose se mettent à faire salon sous un crâne sans y avoir été invités. Voilà ce qui arrive à Francie, mais ne comptez pas sur la romancière Aimee Bender pour enfiler une blouse blanche et conclure à la crise psychotique. La médicalisation du cas ne l’intéresse pas, et lorsqu’une institution psychiatrique ouvrira ses portes à la jeune fille, ce ne sera qu’au gré d’une visite éclair à sa mère, internée pour des troubles du comportement — comme s’administrer volontairement un coup de marteau sur la main ou enregistrer la vie familiale avec de gros magnétophones cachés sous des feuilles de papier dans chaque pièce de la maison.

Francie a donc de qui tenir. Telle est même son inquiétude envahissante depuis qu’un accès de démence maternelle lui a valu d’être exfiltrée à jamais chez son oncle, sa tante et leur bébé à l’âge de 8 ans. « Elle est habitée par une bestiole », a juste eu le temps de prévenir la mère avant le départ de sa fille, marquant à jamais la petite Francie au fer rouge de ce diagnostic hasardeux. Cette scène fondatrice infusera dans la tête de l’enfant, puis de l’adolescente, et enfin de la jeune adulte, disséminant à la surface de sa conscience les effluves variables d’une mémoire abîmée.

L’écriture perçante d’Aimee Bender fend la brume de ce souvenir, prolongeant le climat de féerie névrotique de son précédent roman, La Singulière Tristesse du gâteau au citron, où déjà une petite fille de 8 ans ingurgitait les ondes dépressives que sa mère avait déposées dans la génoise d’un dessert. Francie avale aussi pas mal de choses, à commencer par ce papillon tombé du motif de l’abat-jour, dans la chambre de sa baby-sitter. Attendez, en fait, elle n’est plus très sûre que le scarabée ne soit pas apparu le premier, ou alors peut-être la rose échappée du rideau. Dans son esprit tout se brouille, se télescope, s’illumine, se réinvente.

Pour y voir clair, Francie se prend en main à plein temps. Elle installe une tente sur son balcon, spécialement dévolue à une activité qui devient obsessionnelle : creuser son passé, attraper chaque souvenir qui se présente, le mettre sous cloche pour calmer ses tremblements et l’observer attentivement. Des autrices comme Sylvia Plath ou Janet Frame ont déjà prouvé que la méthode consiste à isoler la frénésie poétique contenue dans les pires douleurs pour en nourrir des écrits magnifiques. Ce travail de remémoration sous toile orange suspendue au-dessus du vide devient une addiction pour Francie, un mode de survie, une priorité « à l’absurde vulnérabilité ». Le roman fait tourner à l’infini la boule stroboscopique de son trauma, et chaque chapitre s’emplit de réverbérations en mosaïque où danse le même épisode d’enfance, revisité dans un état de clairvoyance flottante.

Caresser les franges d’un coussin pour qu’elles s’alignent exactement sur les lignes de la main, observer chaque objet d’une maison comme un nouveau-né les découvrirait pour la première fois, sentir « l’odeur de concombre et d’ordures » propre au processus de transformation intérieure : en fusion avec le monde pour calmer sa tempête intime, Francie mobilise toutes ses ressources pour survivre. Le mystère du livre vient de la fièvre active et créative de cette fille en lutte contre une prophétie de folie. Francie est-elle atteinte du même mal que sa mère, ou l’expérimente-t-elle par solidarité, amour, chagrin, jusqu’à s’y perdre ? Le doute subsiste tout au long du roman, qui suit une funambule marchant sur la crête. Une façon pour Aimee Bender de réhabiliter la fragilité, capable de sauver si on lui donne le droit d’exister.






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